Enquête sur le cube « quantique » de la start-up R136 Technologies

C’est un article qui a fait du bruit : le sujet du « cube quantique » de la start-up R136 Technologies, publié le vendredi 12 janvier 2018, aura déclenché successivement enthousiasme et méfiance chez nos lecteurs. A tort ou à raison ? Après plusieurs semaines d’investigations, Sciences et Avenir dévoile les informations rassemblées.

Des cubes design qui, connectés, formeraient un supercalculateur

Jeune, confiant et intarissable sur son sujet : Jean-Baptiste Laurent est l’incarnation même de l’entrepreneur moderne lors de l’interview qu’il accorde à Sciences et Avenir le 12 janvier 2018, pour présenter sa start-up R136. Rodé à l’exercice, puisqu’il s’agit de son quatrième article de presse, il raconte la naissance de son projet : ingénieur dans un bureau d’études, il explique avoir quitté son emploi pour créer son entreprise. Le principe : vendre des mini-ordinateurs sous forme de joli cubes design qui, une fois connectés les uns aux autres via le Wi-Fi, permettraient de former un supercalculateur au bénéfice de projets de recherche médicale sélectionnés par la société et choisis par les acheteurs des cubes. Ces derniers, des particuliers, seraient en retour remboursés de leur achat à 120€ par une rente mensuelle de 7€ provenant de l’achat de la puissance des cubes par les laboratoires de recherche, tandis que 5% des revenus iraient à une ONG. « Ethiquement, c’est un projet intéressant« , commente alors Stéphane Requena, Directeur innovation au GENCI, la Très Grande Infrastructure de Recherche dédié au calcul intensif et expert du domaine, également interviewé par Sciences et Avenir. A cette époque, très peu de données techniques étaient encore diffusées par la start-up et M. Requena avait émis « des réserves » sur la puissance annoncée du dispositif, sans pouvoir en faire une analyse plus poussée.

Aucun partenaire avéré : la première incohérence

Pourtant, quelques jours après la parution de l’article, Internet rentre en ébullition : des commentaires d’internautes intrigués par le caractère inhabituel du projet demandent des éclaircissements techniques et des garanties de fiabilité supplémentaires. A cette occasion, Sciences et Avenir lève un premier lièvre au sujet des partenaires annoncés. Ainsi, Jean-Baptiste Laurent n’hésitait pas ni dans son discours ni sur son site à référencer les ONG et institutions dont il se disait partenaire, nommément Petits Princes, Colibri, Aids (pour les 5% reversés) et un projet de l’Institut Pasteur sur un vaccin contre le virus du sida (supposé être demandeur de la puissance de calcul des cubes). Or, toutes (à l’exception d’Aids que nous n’avons pas réussi à contacter) nous ont confirmé n’avoir jamais entamé la moindre discussion avec la société R136, qui a alors été sommée par elles de retirer logos et noms de son site internet. Interrogé par Sciences et Avenir, Jean-Baptiste Laurent a confirmé s’être « avancé » sur les partenariats annoncés, ce qu’il a qualifié d' »erreur de communication » en raison de son inexpérience dans le domaine de l’entrepreneuriat, informations ayant été reportées dans notre article d’origine.

De multiples « erreurs de communication« 

Le 2 mars 2018, Jean-Baptiste Laurent écrit un mail en réponse à une nouvelle sollicitation de Sciences et Avenir et contenant toutes les réponses aux questions que nous nous posions. Un seul souci : aucune de ces réponses ne correspond à celles qu’il nous avait oralement fournies un mois et demi auparavant. Ainsi, lui qui était ingénieur et diplômé d’une expertise « bas carbone » est finalement autodidacte, et ses 9 salariés deviennent zéro. « Je voulais dire que j’étais autodidacte en informatique« , s’explique-t-il le 16 mars 2018 auprès de Sciences et Avenir, racontant son parcours de bac STG puis BTS Système constructifs bois et habitat avant d’être engagé quelques années plus tard sur un poste d’ingénieur. Quant aux employés, il admet qu’il s’agit de freelances. Pour son incubateur Euratechnologies Lille, il ne s’agit que d’erreurs de communications « typiques des jeunes entrepreneurs« .

Autre anomalie cependant, et pas des moindres, les partenariats. Rappelons que les acheteurs des cubes sont supposés être remboursés grâce à la vente de leur puissance de calcul à des laboratoires partenaires. Or, Jean-Baptiste Laurent confirme le 2 mars à nouveau qu’il n’a encore aucun partenariat de signé, tandis que les cubes ont déjà été vendus. Un mode opératoire qui semble pour le moins risqué pour les acheteurs. « Les partenariats sont sur le point d’être signés » d’ici 1 à 2 semaines, rassure M. Laurent le 16 mars 2018, refusant pour le moment d’en dévoiler davantage, pour éviter de réitérer la situation du mois de janvier 2018. Il s’engage alors à revenir vers nous « le plus rapidement possible » dès qu’il aura « des informations et des partenariats avec les groupes de recherche et les ONG« . Il explique également que les remboursements des acheteurs des cubes de 7€ par mois commenceront en juin 2018 sur les fonds propres de R136.

Nous ne saurons pas pour le moment combien de clients sont concernés : Jean-Baptiste Laurent précise le 2 mars 2018 avoir vendu 1.000 cubes, tandis que sur les réseaux sociaux R136 annonce avoir atteint son objectif de 10.000 unités vendues. Une différence d’un facteur 10 que Jean-Baptiste Laurent ne souhaite pas éclaircir lorsque nous lui posons la question le 16 mars 2018.

Un calcul de puissance à préciser

Recontacté par Sciences et Avenir, Stéphane Requena s’est trouvé en mesure d’analyser les données techniques désormais à disposition sur le site de R136 et s’étonne : « 3 pétaflops pour 10.000 cubes, ça fait du 300 gigaflops par cube. Pour une puissance électrique de 10W, ça n’existe pas« . Les cubes contiennent en effet, selon les informations de R136 depuis publiées sur leur site et commentées par Stéphane Requena, guère plus « qu’un vieux Raspberry Pi« , un ordinateur de taille extrêmement réduite et aux capacités suffisantes pour aller sur internet, mais pas pour faire des calculs complexes. « Pour moi, il y a presqu’un facteur 1000 d’erreur » concernant la puissance de calcul annoncée des cubes, conclut Stéphane Requena, estimant le cube vendu deux fois plus cher que ce à quoi il s’attendrait au vu des composants. Un calcul auquel Jean-Baptiste Laurent ne souscrit pas. « Les 3 pétaflops sont l’objectif à atteindre pour 100.000 cubes« , explique-t-il, et non pour 10.000. Un facteur 10 qui ne semble pas corriger l’erreur dénoncée par le GENCI. « Je ne comprends pas comment ils obtiennent ce résultat », s’étonne Jean-Baptiste Laurent, qui se dit prêt à les contacter pour en discuter.

LIVRAISON. Comme Jean-Baptiste Laurent le dit dans une vidéo YouTube mise en ligne en le 15 mars 2018 à destination de ses clients pour annoncer la livraison prochaine des cubes en avril-mai 2018, au lieu de mars comme intialement prévu, « ça n’a pas été facile« . « La DGCCRF nous a contactés  » explique-t-il – comprenez la répression des fraudes, que Sciences et Avenir avait sollicitée pour connaître leur position sur le sujet. Au 15 mars 2018, la DGCCRF nous a répondu par mail qu' »à ce stade, les éléments recueillis ne permettent pas de caractériser une infraction aux dispositions du code de la consommation« . Selon R136, « aucune demande de remboursement » n’a été faite jusqu’à présent, ce qui selon eux témoigne de la confiance des consommateurs. Mais alors pourquoi ce retard de livraison ? Jean-Baptiste Laurent explique que c’est un blocage de paiement par Paypal qui a provoqué le retard de production, dû à un gros volume de commandes en peu de temps. Un nouvel espoir pour les clients.

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