Protéger les frontières pour assurer la libre-circulation en Europe

Depuis le début de la crise migratoire, certains États membres se sont laissés tentés par le rétablissement des frontières. Une mauvaise idée, selon le directeur de Frontex, qui plaide pour une meilleure protection des frontières externes.

Fabrice Leggeri est directeur exécutif de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex).

La liberté de circulation est un droit inscrit dans l’espace de liberté, de sécurité et de justice de l’Union européenne. Mais ce n’est qu’en protégeant les frontières extérieures de l’UE que cette liberté peut perdurer. En effet, le retour à l’ancien système de contrôle des passeports et des documents douaniers à toutes les frontières intérieures de l’UE nuirait non seulement à la confiance mutuelle, mais pourrait aussi nuire irrémédiablement à nos économies.

Mais même si une étude récente du Parlement européen a montré que la suspension indéfinie de l’espace Schengen pourrait coûter jusqu’à 230 milliards d’euros sur une période de 10 ans, la crédibilité de l’espace de liberté, de sécurité et de justice a été entamée à plusieurs reprises au cours des dernières années : d’abord avec l’afflux de réfugiés qui a suivi la détérioration de la situation en Syrie, une situation qui s’est encore aggravée comme on peut le voir à l’heure où nous parlons ; puis ensuite avec les attentats terroristes qui ont ensanglanté les sociétés européennes, récemment encore en France, suscitant une inquiétude des populations pour leur sécurité, un sujet qui, selon les enquêtes récentes, figure en tête des préoccupations des citoyens de l’UE.

Gérer uniquement la migration comme un problème de sécurité ferait le jeu des extrémistes qui cherchent à défaire la construction européenne. Néanmoins, garantir des frontières sûres et controlées est un impératif qui passent nécessairement par des solutions européennes nouvelles et innovantes. La transformation en cours de Frontex en Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes en est une. Elle nous permet d’aller au-delà de notre mandat initial – la gestion des flux migratoires – pour contribuer davantage à la sécurité des frontières extérieures de l’UE en participant plus activement à la lutte cruciale contre toutes les formes de criminalité organisée, terrorisme compris.

Il s’agit là d’une tâche difficile. En plus de l’effort budgétaire conséquent, notre mandat élargi nous donnent pour mission d’évaluer les failles des dispositifs nationaux de contrôle des frontières et d’apporter des recommendations à vocation impérative : modernisation des équipements, déploiements de personnels supplémentaires dans certaines sections frontalière, formation des agents de controle de première ligne ou, notamment sur les sites les plus exposés , renforcement des installations d’accueil et d’enregistrement des migrants nouvellement arrivés.

Avec près de 66 000 km de côtes et 13 000 km de frontières terrestres, la sécurité de l’Europe repose largement sur ses frontières extérieures. Comme le relève nos analystes, les menaces ne manquent pas sur les routes qui convergent vers l’UE, du trafic d’êtres humains jusqu’aux tonnes de drogues et d’armes saisies avec l’aide de Frontex et des 1 700 agents déployés par l’Agence aux frontières extérieures de l’UE pour soutenir les États membres. En parallèle, le nouveau mandat de l’Agence nous a également permis de constituer un vivier de 1 500 agents prêts à être rapidement engagés par les autorités nationales et déployés en cas de menaces avérées.

Ainsi, Frontex passe progressivement d’un rôle de soutien à une mission de coordination en complémentarité de l’action des services nationaux, tendance qui ira en se renforcant au cours de la prochaine décennie. Naturellement, nous ne constituons qu’une pièce parmi d’autres, comme nos collègues de la Commission et du Parlement européens.  Avec les services des garde-frontières et des gardes-côtes nationaux, nous formons la première ligne de contrôle et de sécurité aux frontières terrestres et maritimes de l’UE. C’est avec eux, et ensemble, que nous formons la garde-frontière et la garde-côtes européennes.

Depuis sa création en 2004, Frontex a souvent été au cœur des critiques, soit que l’Agence cherche à constituer une soit-disant «Europe forteresse», ignorant les besoins de ceux qui fuient la guerre et la persécution, soit au contraire, qu’elle ne soit pas assez diligente pour protéger les frontières extérieures de l’UE. Ce qui m’inquiète n’est pas tant le manque de connaissance de notre activité, probablement à l’origine de ces critiques, mais surtout le manque de compréhension des défis en jeu.

En effet, la sécurité des frontières ne consiste pas à entretenir une suspicion infondée, ni à refuser l’accès sans discernement à ceux qui ont besoin de notre aide. Au contraire, en améliorant notre analyse des risques, le partage de renseignements et des techniques de surveillance, nous veillons à assurer la protection de ceux qui sont persécutés ou menacés, tout en détectant et en traitant de manière appropriée ceux qui pourraient constituer une menace pour notre sécurité. À ce titre, le renforcement de nos frontières ne porte pas seulement sur la lutte contre l’immigration irrégulière. Depuis mars 2017, tous les voyageurs franchissant légalement les frontières extérieures de l’UE doivent systématiquement etre contrôlés, et bientôt, l’UE se prépare à mettre en place un système similaire à celui utilisé aux États-Unis, afin de vérifier que les voyageurs en provenace des pays exemptés de visa ne constituent pas une menace pendant leur séjour.

Naturellement, si Frontex développe son nouveau mandat, il y a bien pour l’Agence une mission qui ne changera pas : venir au secours des personnes en danger partout où Frontex est active aux frontières maritimes de l’UE. Ainsi, j’irais jusqu’à dire que le respect des droits fondamentaux fait partie intégrante de la gestion efficace des frontières. Ainsi, l’Agence est liée par la Charte des droits fondamentaux de l’UE et Frontex developpe des mécanismes aboutis pour enregistrer toute violation  potentielle ou alléguée.

Enfin, je me dois de rappeler une évidence :  la gestion des frontières n’est pas la réponse à tous les défis de l’Europe, tout comme elle n’est pas un succédané de politique migratoire. Si nous voulons mettre fin aux naufrages en Méditerranée et aux morts dans les sables du Sahel, nous devons travailler davantage et coopérer plus étroitement pour nous attaquer aux causes réelles des migrations, que ce soit les conflits armés ou la famine. En même temps (et comme l’a rappelé à maintes reprises la Commission européenne), nous devons offrir à ceux qui méritent une protection internationale des voies légales d’accès à l’UE, ce qui permettrait non seulement de sauver des vies, mais aussi de tarir le financement des réseaux criminels de contrebande qui font fortune de la misère de leurs semblables.

Il ne s’agit ici pas seulement de migration ou de frontières, mais surtout de l’UE et de notre propre avenir. Certains ont prétendu que les événements de 2015 et la crise en cours signaient l’échec de l’UE  en tant que projet, la reléguant dans les poubelles de l’histoire. Je n’en crois rien.

Avec la création de l’Agence européennee de garde-frontières et de garde-côtes, l’UE a entamé une nouvelle étape de son parcours.  Les défis sont tels qu’il n’y a pas un seul pays européen qui puisse seul protéger ses citoyens contre les menaces du crime organisé international tout en remplissant ses obligations humanitaires pour aider ceux qui fuient la persécution. Si la protection de nos frontières extérieures et la sauvegarde de la liberté de circulation nous importent vraiment, il est temps de défendre une approche européenne et d’affecter des ressources supplémentaires, nécessaires au niveau national et régional, pour éviter que la crise de 2015 ne vienne à se répéter. C’est notre intérêt commun ; c’est l’intérêt de chaque citoyen de l’UE.

Comments

comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *