Les pêcheurs d’Irlande dans le creux du Brexit

Londres renonce à reprendre dès 2019 le contrôle de ses eaux, parmi les plus poissonneuses d’Europe. Les pêcheurs du Nord, pro-Brexit, ne décolèrent pas. Ceux du Sud redoutent la suite. Un reportage de notre partenaire, Ouest-France.

Le voilà bien empêtré. Sur les quais de Kilkeel, premier port de pêche d’Irlande du Nord, Alan Orr se débat avec un filet tout emberlificoté. « J’ai surtout des nœuds dans le ventre depuis que Londres nous a laissés tomber », lâche le pêcheur. Ses matelots opinent du chef, mâchoires serrées.

Dans la province britannique hostile au Brexit (56 %), les pêcheurs détonnent : eux, ils ont voté pour, en espérant récupérer le contrôle exclusif de leurs eaux dès 2019. Londres a reculé. Ils devront patienter au moins jusqu’en 2021.

Pour Alan Orr, 45 ans dont 30 en mer, c’est la douche froide. Avec ses deux frères et trois neveux, il avait misé sur le Brexit : « On était tellement confiants qu’on a acheté un troisième bateau sans licence. On comptait le mettre à l’eau dès 2019. » Il restera à quai. « On s’est fait berner », résume Sean O’Dean. Après 40 ans de mer, il jette l’éponge et file en retraite plus tôt que prévu.

Alan Orr va encore devoir partager les langoustines, crevettes et merlus qui grouillent au large de l’Écosse avec ses concurrents européens. La faute aux quotas : « Nous ne pouvons pêcher que 30 % des poissons de nos eaux britanniques ; les Européens en récupèrent 70 %, s’agace Harry Wick, directeur de la NIFPO, premier syndicat de pêche d’Irlande du Nord. Nous sommes contraints de rester dans la Politique commune de la pêche (PCP) jusqu’en 2021, mais nous ne pourrons plus ni voter ni décider. »

« Le Brexit est un grand bazar, résume amèrement David Bonford, le pêcheur de 33 ans, dont la moitié passée à traquer les crevettes. Les gros pêcheurs s’en sortiront, même s’ils doivent attendre. Pour nous, les petits, ce sera perdant-perdant. » Comme ses deux frères et leur père avant eux, David ne dispose que d’un petit bateau. Impossible pour lui de filer vers les eaux poissonneuses de la Mer du nord. Ses sorties se limitent à deux ou trois jours alentour, au large de Kilkeel et de Dublin, en République d’Irlande.

Mais depuis trois mois, le bateau de David n’a pas bougé. « La faute à Dublin ! » En décembre, « pour se venger du Brexit, soupçonne-t-il, ils ont décrété que les Nord-Irlandais n’avaient plus le droit de pêcher dans leur baie. » La Politique européenne de pêche donne accès à toutes les eaux de l’UE, avec des systèmes de quotas, mais chaque pays peut imposer ses propres restrictions dans un rayon de 15 milles marins le long de son littoral. Privé de pêche, David vivote donc de petits boulots : « Je bricole sur les gros bateaux… Une chance que je n’aie pas de famille à nourrir sinon le Brexit aurait déjà eu notre peau. »

De l’autre côté la frontière

Changement de pays. Et de temps. Il pleut des chats et des chiens, comme on dit en anglais. La tempête ramène Paul Mc Hejh au port de Killybegs, en République d’Irlande. « Ici, on n’a pas eu notre mot à dire sur le Brexit, mais on va en souffrir. » Le sursis offert par Londres peine à le rassurer : « Les Britanniques finiront par nous fermer leurs eaux… »

À 42 ans, Paul n’a que cinq mois de mer, après une première vie dans l’une des huit conserveries qui embaument Killybegs. Dans cette ville loin de tout, les 2 300 habitants ne vivent que par et pour le poisson : ce port en eau profonde, le plus grand d’Irlande, génère 1 200 emplois en mer et à terre. Pour les mieux lotis, la pêche se joue au large de l’Afrique. Mais la plupart, ici, vivent des eaux britanniques.

Un tiers de revenus en jeu

« Toute la ville est suspendue au Brexit », lâche Sean O’Donoghue. Patron de la Killybegs Fishermen’s Organization (KFO), il est le porte-voix des pêcheurs à Bruxelles. « On craint d’être oubliés. » Pour peser sur les négociations, l’Irlande s’est rapprochée de huit pays européens en créant l’alliance Eufa. L’enjeu est de taille : 63 % des captures européennes sont réalisées dans les eaux britanniques. D’abord par les Français, puis par les Irlandais.

« On a gagné une première victoire : les eaux britanniques nous restent accessibles », explique-t-il. Mais la bataille se joue aussi à terre : « Si le Brexit rétablit une frontière terrestre et ferme ses eaux, nos pêcheurs perdront 30 % de leurs revenus ».

« Ce sera pire à Killybegs », s’alarme Gareth Murphy, 43 ans. 64 % des maquereaux, 52 % des cabillauds et 39 % des langoustines débarquées ici proviennent des eaux froides du Nord, explique le marin.

La peur des « petits »

Doté d’un bateau « trop petit pour aller plus loin », Jerry Early, 52 ans, capture homards et crabes au large de son île d’Arranmore. Président de l’organisation pour la défense des ressources maritimes (IMRO), il craint le pire. Si les Britanniques ferment leurs eaux, celles du sud de l’Irlande seront « envahies par les gros chalutiers ».

Les quotas européens l’interdisent. Mais la tentation sera grande pour les Néerlandais, les Espagnols ou les Français de contourner la législation. Il leur suffira d’armer des chalutiers irlandais pour capter les quotas locaux.Killybegs ne s’en remettrait pas, alerte le ministre de la Pêche, Michael Creeds : « Il n’y aura pas un Google ou un Apple à s’installer là. » Les deux géants du numérique ont leur siège social dans le pays, mais près des grands axes. « À Killybegs, les gens font avec les ressources dont ils disposent. La plus grande, ici, c’est la mer. »

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