Le Monde à la pointe de la désinformation

Par Jean Daspry

« Sidération. Etat de sidération. Quand la douleur est telle que le cerveau renonce, pour un temps, à faire son boulot de transmetteur. Cette hébétude entre le drame et les hurlements » (Anna Gavalda). C’est bien ce qu’il peut advenir au citoyen normal qui tente de s’informer objectivement sur la situation internationale en ce début de printemps 2018 à l’heure du bilan de la visite du président de la République à Washington. Or, vous restez sidérés à la lecture des pages 21 et 22 du très sérieux quotidien du soir Le Monde – ne souriez pas – en prenant connaissance de trois morceaux de bravoure que l’on doit à un ancien fonctionnaire international français, à deux chercheurs et à une éminente journaliste du Monstre (titre de la version satyrique de notre joyau de la presse française). C’est à se demander si vous n’êtes pas confrontés à un quotidien piraté par quelques hackers de haut vol qui l’ont truffé de « fake news ». En dépit de la diversité de leurs auteurs, ces trois opus magnum brillent par leur irréalisme génétique et leur idéologie atlantiste.

LES DÉLIRES DE JEAN-MARIE GUÉHENNO

Présenté dans les médias comme diplomate français, expert des questions de défense et des relations internationales, Jean-Marie Guéhenno a occupé les fonctions de secrétaire général adjoint des Nations Unies, responsable du Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) puis celle de président de l’International Crisis Group (cela fait très chic et dans le vent) tout en enseignant à l’université Columbia. Il est associé à la Brooking Institution. Ces mêmes médias oublient de mentionner qu’il est le fils de l’écrivain Jean Guéhenno (académicien) ancien élève de l’école normale supérieure (rue d’Ulm et agrégation de lettres modernes) et de l’ENA (Cour des comptes). Même s’il a occupé plusieurs affectations au ministère des Affaires étrangères (CAP, conseiller culturel à New York, représentant permanent de la France auprès de feu l’UEO), il n’a jamais été diplomate, étant magistrat de la Cour des comptes. Le diable est dans les détails

Or, cet éminent sujet raconte n’importe quoi dans une tribune qui tombe à plat après la déculottée de Jupiter à Washington1. Si nous comprenons bien la prose de JMG, le seul fauteur de troubles dans le monde se nomme Vladimir Poutine. Il faut donc le conduire à la raison en se faisant respecter de lui, avec l’appui des Américains, en le persuadant que « le recours unilatéral à la force est une stratégie à risque ». En un mot, « la fermeté, y compris sur le plan militaire, est aujourd’hui la condition du dialogue ». En gros, lui faire la guerre pour avoir la paix. Dire que ce monsieur fut en temps en charge de mettre en œuvre la charte de l’ONU. Que d’approximations sur les traités de désarmement, sur le droit international, sur le système international destructuré… Comment publier un tel monstrueux monument d’inanité truffé d’erreurs impardonnables pour un sujet aussi brillant et lettré ? On en reste sans voix. Comment le Monde peut-il ouvrir ses colonnes Débats à pareil ignare fonctionnant au tout à l’ego ?

Mais, tout ceci n’est que le début ! Nous n’avons pas encore tout vu, tout lu sur les questions internationales.

LES CHIMÈRES DE VALÉRIE NIQUET

La responsable du pôle Aise de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), Valérie Niquet s’associe à Walter Lohman, directeur du programme Asie de la Heritage Foundation à Washington pour nous vanter les immenses mérites d’un axe Paris-Washington pour lutter contre l’impérialisme chinois dans la zone et contrer les visées de la Corée du nord2. Ce partenariat serait fondé sur les « valeurs de liberté et de prospérité » qui régirait la zone Indo-Pacifique », valeurs que partagent les États-Unis et l’Union Européenne. L’objectif serait de contribuer à la stabilité de la future région dans le monde. Ces deux chercheurs proposent que Donald Trump et Emmanuel Macron adoptent une déclaration conjointe, profitant de leur pragmatisme et de leur même capacité à « sortir du moule ». Si l’on comprend bien leur démarche, il s’agirait d’imposer aux pays asiatiques la vision occidentale du monde. Une sorte de remake du Grand Moyen-Orient de George W. Bush appliquée à l’Irak dont on sait à quel chaos il a conduit dans ce pays. En quoi, les pays de la région seraient-ils incapables de prendre en main leur destin ? Ne serait-on pas dans une démarche coloniale foulant aux pieds les règles du multilatéralisme que nous sommes censés mettre en œuvre ? Décidément, nos chercheurs sont plus néo-conservateurs que les républicains américains. Bravo, l’indépendance de la recherche française. Il serait tellement plus simple de fermer les centres de recherche français (Think Tank) et de les délocaliser définitivement Outre-Atlantique. Cela aurait au moins l’immense mérite de la clarté. Mieux vaut l’original que la copie comme aurait dit un certain Jean-Marie Le Pen.

LES ÉLUCUBRATIONS DE SYLVIE KAUFFMANN

La sémillante épouse du diplomate, Pierre Buhler, ex-ambassadeur à Varsovie, aujourd’hui président de l’Institut français nous sert un breuvage de son cru qui tombe dans le travers de la russophobie primaire3. Tout y passe ! Russia Today et les « Fake News » ; l’inutilité de disposer de preuves (« leur idée, c’est de nous entraîner dans un débat sur la preuve ») pour condamner le régime syrien après ses prétendues utilisations d’armes chimiques (dans les authentiques démocratie, on ne condamne que sur la base de preuves et non sur des soupçons, des intuitions ou des allégations) ; l’utilisation par Moscou de la propagande, du complotisme et des fausses rumeurs en temps de guerre (Le Monde ne nous sert-il jamais ce genre de littérature ?) et de la contre-vérité en temps de paix comme le démontrent les déclarations des hiérarques russes (elle ne se souvient pas que l’une des porte-paroles de Jupiter a osé déclarer qu’il lui arrivait de mentir pour plaire à son mentor) ; la « volonté de Moscou d’exploiter les fractures des sociétés occidentales afin de les affaiblir » (seraient-elle si fragiles qu’une simple chiquenaude pourrait mettre en péril les pays occidentaux ?) : la reprise des propos d’Emmanuel Macron sur les bobards russe qui conduit tout de même notre distinguée journaliste à reconnaître que ces propos ont été tenus sur Fox News, la chaîne des « FAKE NEWS »… Ce parti pris est tout simplement navrant dans les colonnes d’un journal qui se vante de faire de l’information objective et vérifiée… Quant à l’auteur, elle nous semble fatiguée tant elle raconte n’importe quoi.

L’atlantisme a encore de beaux jours devant lui avec ces trois personnages qui doivent faire retourner le général de Gaulle dans sa tombe en découvrant pareilles professions de foi néo-conservatrices et exercices de servitude volontaire. Comment le quotidien dirigé en son temps par des Hubert Beuve-Méry et autres Jacques Fauvet a pu tomber si bas en se livrant à des telles parodies d’information si le terme est encore approprié pour qualifier ces torchons qui frisent la désinformation et la propagande ? Comme l’écrit justement Régis Debray, on voit ce qu’on croit. Or, on croit rêver en lisant de telles âneries sous des plumes aussi augustes. Comme disait Talleyrand, tout ce qui est excessif est insignifiant. Le goût de la vérité des faits ne constitue-t-il pas le meilleur garde-fou contre l’esprit de système et la paresse de l’esprit ? Il faut en finir avec les intimidations moralisatrices, les caricatures simplistes pour en revenir à la véritable information. Nous en sommes encore loin aujourd’hui. Le moins que l’on puisse dire, à ce stade, est que Le Monde est à la pointe de la désinformation.

1Jean-Marie Guéhenno, Il faut rester ferme avec la Russie, Le Monde, 26 avril 2018, p. 21.
2Walther Lohman/Valérie Niquet, Pour un axe Paris-Washington en Asie, Le Monde, 26 avril 2018, p. 21.
3Sylvie Kauffmann, La vérité, victime de guerre, Le Monde, 26 avril 2018, p. 22.

source:http://prochetmoyen-orient.ch/en-bref/

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