N.S. Troubetskoï. Le Problème russe.

N.S. Troubetzkoï 20180504…..Tant qu’on n’aura pas morcelé la Russie, (…) la guerre mondiale ne pourra être considérée comme terminée. C’est en cela que réside l’essence du «problème russe»…..

Publié en 1922 , ce texte, classique de l’eurasisme, écrit par le Prince N.S. Troubetzkoï, conserve une tonalité extrêmement actuelle.

I

La «Restauration de la Russie», telle que se la dessinent les émigrés politiques russes, n’est autre qu’un miracle. Un beau matin, nous nous éveillons et apprenons que tout ce qui selon nous se produisait en Russie, n’était qu’un mauvais rêve, ou que tout cela s’évaporait d’un seul coup de baguette. La Russie était à nouveau une grande puissance, crainte et respectée de tous, présentant les combinaisons politiques et économiques les plus attrayantes, et à laquelle il restait juste à se choisir librement la forme idéale de gouvernement et ensuite à vivre joyeusement dans sa propre gloire et la crainte éprouvée par les ennemis. Quel miracle, n’est–ce pas?

On ne peut nier que des miracles, il en fut, il en est et il y en aura. Mais peut-on arriver à des miracles à l’aide de calculs politiques? Peut-on introduire le miracle en tant qu’élément, et de plus, nécessaire, dans la construction politique réelle? Il est en effet impossible de prédire un miracle; par définition, il est inattendu, antérieur à tout calcul. Lorsqu’un politicien réel, actuel, élabore des plans dans le futur, il ne peut prendre en considération que les possibilités réelles. S’il croit en la possibilité d’un miracle et veut être prudent, le plus qu’il puisse faire est en tous cas de réfléchir à la façon de réagir si à l’un ou l’autre moment intervenait un miracle plutôt qu’une possibilité réelle. C’est tout. Mais le politicien qui ne se limite pas aux possibilités réelles et pense son plan exclusivement en fonction d’un miracle, on peut difficilement le qualifier de «réel». La vraie question est de savoir ce qu’il entend par «politique». Et nos politiciens de l’émigration sont du même acabit. Les possibilités réelles ne les intéressent pas du tout. C’est comme s’ils ne les remarquaient même pas. La restauration miraculeuse de la Russie leur paraît être l’alpha et l’oméga, l’invariable objectif et point de départ de tous leurs plans, projets et conceptions. Cette aveugle conviction de l’inéluctabilité du miracle serait compréhensible, s’il s’agissait d’une quelconque question de mystique. Mais il s’agit ici d’actions très concrètes, construites positivement. Qu’est-ce donc que cela? Une cécité qui revient à refuser de voir les faits réels ou la crainte de regarder en face cette évidence?

II

Il est une vérité, admise plus ou moins par tous. La guerre, la révolution et les expérimentateurs bolcheviques ont conduit la Russie à une telle ruine économique, qu’il ne sera possible de s’en extraire que progressivement, au cours d’une longue période et sous la condition d’une aide ininterrompue, active et énergique de l’étranger. Pensant avant tout à se préserver lui-même, le pouvoir soviétique est parvenu à créer ce régime, sous lequel la population affamée et désarmée est capable, au mieux, de petites mutineries locales, maîtrisées partiellement par la force et partiellement par implosion suite à un système habile de propagande et de provocation. Tout mouvement anti-bolchevique d’envergure n’est imaginable sans le soutien actif et sérieusement organisé de l’étranger. L’affaiblissement volontaire du régime soviétique n’est possible que pour autant que le pouvoir soviétique reçoive la garantie de son inviolabilité d’une quelconque manière, par exemple un accord ferme et fiable avec des étrangers, sans l’aide de qui le renversement de ce pouvoir est impossible. Ainsi, l’établissement en Russie de conditions de vie tolérables, satisfaisant la sécurité et les besoins matériels de la population est possible uniquement à condition d’une aide, d’une intervention étrangère.

Avec l’appellation d’étranger, on fait bien entendu référence à ces «grandes puissances» qui ont mené la guerre mondiale. Qui sont-elles? Nous le savons, maintenant. La guerre a été lavée de blanc et rendue éclatante par la civilisation romano-germanique si humaine, et maintenant les descendants des anciens germains et gaulois montrent au monde leur vrai visage, le visage d’un animal sauvage grinçant les dents. Cet animal, c’est la vraie «politique réelle». Elle ne ressemble pas à nos «représentants officiels», ne croit pas en les miracles et se rit des idées. Il faut lui donner une proie, de la nourriture, en grande quantité et saveur. Et si on ne lui en donne pas, elle se sert ; elle a la technique pour cela, et la science, et la culture, et surtout, des fusils et des tanks.

Voilà ces étrangers, sans l’intervention desquels la «restauration de la Russie» est impossible. Ils ont combattu les uns contre les autres pour la domination du monde. Il fallait diviser le monde ou le donner tout entier au vainqueur. Mais on ne parvint ni à l’une, ni à l’autre de ces possibilités. L’immense Russie, représentant un sixième du monde, demeurait «à personne». Tant qu’on n’a pas morcelé la Russie, ou qu’on ne l’a offerte à un des fauves romano-germaniques, la guerre mondiale ne peut être considérée comme terminée. C’est en cela que réside l’essence du «problème russe» pour les «romano-germains». Ils regardent la Russie comme une colonie potentielle. La taille démesurée de la Russie ne les émeut pas. L’Inde a une population supérieure à celle de la Russie, et cependant, les Anglais ont mis complètement la main dessus. L’Afrique dépasse la Russie en taille et cependant, elle a été répartie entre quelques puissances romano-germaniques. Il doit en être de même de la Russie. En Russie, on cultive ceci et cela, en Russie on trouve tels minerais. Sur ce territoire vit une population, mais ce n’est pas important, les ethnologues s’en occuperont. Pour les politiciens, le territoire surtout est intéressant, la population qui y demeure l’est seulement en sa qualité ouvrière.

Est-il possible d’imaginer que ces étrangers aident la Russie à se relever, à tenir sur ses jambes et ensuite s’inclinent aimablement et se retirent? Il est possible de brosser un tel tableau, pour autant que ce soit de l’ordre des miracles, mais dans l’ordre des possibilités réelles et vraisemblables, il faut admettre qu’un tel retournement des choses est absolument exclu. Ces puissance romano-germaniques qui accorderont de l’aide à la Russie et qui en accorderont de façon durable, car c’est d’une aide prolongée dont elle a besoin, ne le font pas pour des motifs philanthropiques, mais s’efforceront de présenter les choses de façon à ce qu’en échange de leur aide ils reçoivent la Russie en tant que colonie. Pour l’instant, il est difficile de prédire laquelle des puissances romano-germaniques remplira ce rôle. Sera-ce l’Angleterre, l’Allemagne, l’Amérique ou un consortium de puissance qui divisera la Russie en sphères d’influence? La seule chose qu’on puisse affirmer avec certitude, c’est qu’il ne peut être question d’intégrer purement et simplement la Russie dans une de ces puissances, ni de l’inclure dans son entièreté dans la liste des possessions coloniales de l’une ou l’autre. On mettra la Russie à l’ombre, à l’aide d’une autonomie factice dans laquelle sera planté un gouvernement inconditionnellement soumis à l’étranger et qui jouira des mêmes droits que les gouvernements de Boukhara, de Siam ou du Cambodge. Il importera peu qu’il s’agisse d’un gouvernement socialiste-révolutionnaire ou cadet, bolchevique, d’Octobre, ou de droite, l’important c’est qu’il sera factice.

Voilà la perspective réellement possible, qui se dessine sous un regard impartial porté sur la situation qui prévaut. La restauration de la Russie est possible uniquement au prix de la perte de son autonomie.

III

En tant que politiciens accomplis, les bolcheviques ne peuvent ignorer l’inéluctabilité du joug étranger. Toute la politique des étrangers à l’égard de la Russie Soviétique en général se résume à leur souhait de faire des bolcheviques un gouvernement soumis tel que nous venons de l’évoquer. Tantôt les bolcheviques jouent à qui perd gagne, tantôt, ils desserrent l’étreinte. Grâce à cela, le processus s’éternise. Sans aucun doute, il est plus intéressant pour les étrangers «d’apprivoiser» le pouvoir soviétique que le renverser et le remplacer par un nouveau. Ils procéderont au renversement décisif des bolcheviques seulement quand ils seront convaincus qu’il est impossible d’apprivoiser ces derniers. Voilà pourquoi, par sa tactique ambiguë, le pouvoir soviétique gagne du temps. Toutefois, même avec le processus qui s’éternise, le pouvoir soviétique est placé devant deux perspectives : soit il se transforme en gouvernement soumis aux étrangers, comme le gouvernement du Cambodge ou de Boukhara, soit, il s’en va et cède sa place à un gouvernement soumis, formé par les représentants d’autres partis. Si les bolcheviques considèrent néanmoins qu’il leur est favorable de faire traîner le processus, c’est qu’ils croient encore en un «ultime coup», la fameuse révolution mondiale.

La révolution mondiale, la révolte communiste dans tous les pays romano-germaniques, est la seule chose qui puisse sauver le pouvoir soviétique de la chute ou de la soumission aux dirigeants «bourgeois» de l’Occident. Il est difficile de dire dans quelle mesure est fondé cet espoir de nos bolcheviques en cette révolution mondiale. On dirait que pour l’instant, tout se passe bien dans les pays romano-germaniques et que le mouvement ouvrier y soit canalisé de façon à ne pas présenter de danger. Mais il est tout à fait impossible de savoir si cette situation est stable, si elle ne peut changer soudainement, surtout au cas où la situation internationale tendue dégénère à nouveau en conflit armé. La réponse à cette question nécessite de disposer de nombreuses données factuelles que personne ne possède, excepté ces bolcheviques russes qui concentrent entre leurs mains les informations concernant la préparation de la révolte communiste dans tous les pays du monde. Il est évident que lorsque ces mêmes bolcheviques prédisent avec conviction la révolution mondiale, il ne faut pas s’y fier inconditionnellement car ils peuvent être seulement en train de se consoler eux-mêmes. Il n’existe toutefois aucun fondement permettant de rejeter leur affirmation.

Pour nous il est important de savoir si la révolution mondiale occasionnera un changement essentiel aux perspectives qui, comme on l’a dit ci-avant, se dessinent pour la Russie. Si les bolcheviques attendent le salut de cette révolution, c’est que le danger principal qu’ils voient du côté des étrangers n’est pas l’asservissement politique et économique de la Russie, mais une tutelle des dirigeants «bourgeois» romano-germains qui empêcherait le pouvoir soviétique russe de réaliser pleinement en Russie le système communiste idéal. Évidemment, un tel «danger» serait écarté par une révolution mondiale. Mais pour nous, non-communistes, l’annihilation du système communiste ne présente absolument aucun «danger». Seule nous intéresse la question suivante : la condition d’une révolution mondiale permettra-t-elle d’écarter le danger d’un asservissement de la Russie par les étrangers. Et à cette question, on ne peut répondre que par la négative.

Le communisme et le socialisme sont les rejetons de la civilisation romano-germanique. Ils présupposent des conditions déterminées en matière de caractéristiques sociales, économiques, politiques et techniques, qui sont présentes dans tous les pays romano-germaniques, mais pas dans les pays «arriérés», c’est à dire qui ne parviennent pas à ressembler en tous points aux pays romano-germaniques. Si la révolution communiste vient à se produire dans le monde entier, il ne fait aucun doute que les États communistes les plus modèles, les plus parfaits seront ces pays romano-germaniques qui se trouvent aujourd’hui «à la pointe du progrès».

Ils continueront à «donner le ton» et à occuper une position dominante. La Russie «arriérée», dilapidant se dernières forces dans une tentative de réaliser le socialisme dans des conditions les plus défavorables et en l’absence des nécessaires prémisses socio-économiques et techniques, se retrouvera dans une totale soumission vis-à-vis de ces États communistes «d’avant-garde» et subira de leur part une exploitation des plus effrénée. Si aujourd’hui, la population de Russie souffre et vis dans la misère essentiellement parce qu’une énorme part des richesses nationales est perdue dans la propagande communiste au-delà de nos frontières, et dans le soutien des mouvements ouvrier étrangers, qu’en sera-t-il lorsque ce sera au moyen de la sueur et du sang des ouvriers et paysans russes que sera soutenu et renforcé le bien-être des États communistes modèles d’Europe, quand les «experts» qui dirigeront l’exploitation des «arriérés», des «indigènes pourvus d’une conscience limitée» seront des représentants de ces mêmes États communistes modèles?

Ainsi, la révolution mondiale ne change absolument rien aux perspectives lugubres qui attendent la Russie. En l’absence de cette révolution, la Russie deviendra une colonie des pays bourgeois romano-germaniques. A la suite d’une telle révolution, une colonie de l’Europe communiste. Mais colonie, en tous cas elle sera, dans l’une ou l’autre combinaison. Elle est tournée pour toujours, la page de l’histoire, sur laquelle il est écrit : «Russie, grande puissance européenne». Dès maintenant, la Russie est entrée dans une période nouvelle de sa vie, l’époque de la perte de son indépendance. L’avenir de la Russie est celui d’un pays colonial, comme l’Inde, l’Égypte ou le Maroc.

Voilà l’unique réelle possibilité concernant le futur de la Russie. Toute politique réelle devra tenir compte de cette possibilité, si aucun miracle ne se produit.

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