En première année de médecine, le quota n’a plus la cote

Entre « bachotage » et « compétition », la première année des études de santé laisse un goût amer à ceux qui l’ont réussie, des jeunes médecins aux doyens de facs, jusqu’à la ministre de la Santé, tous favorables à une réforme de la sélection des futurs praticiens.

« Sur le moment, il y a énormément de stress. Je voulais absolument être médecin et je ne pouvais pas imaginer rater le concours. » Plus de trente ans après sa première année de médecine, Agnès Buzyn reste marquée par cette période « difficile ».

Aujourd’hui encore, « il y a trop d’enfants qui souffrent. Cette première année n’est plus supportable, c’est un gâchis », a-t-elle déploré jeudi sur France 2, promettant de « traiter (ce) mal-être » par « une réforme des études de santé » que « le président de la République annoncera la semaine prochaine », dans le cadre de la « stratégie de transformation du système de santé » promise en début d’année.

Vu de l’extérieur, la première année commune aux études de santé (Paces) s’apparente à un jeu de massacre: sur les quelque 60.000 étudiants inscrits, seulement 13.500 ont été autorisés cette année à poursuivre leur cursus en médecine, dentaire, pharmacie ou maïeutique (sage-femme).

Ce quota, appelé « numerus clausus », permet depuis près d’un demi-siècle au pouvoir politique d’ajuster la démographie médicale. D’abord à la baisse, dans l’espoir de réduire les dépenses, sans grand succès. Puis à la hausse, face aux pénuries croissantes et à l’apparition de déserts médicaux.

« Dans ma promo, en 2003, on était 1.500 pour 200 places à la fin », se souvient Clément Drubay, 33 ans, aujourd’hui médecin généraliste en Savoie.

Dans sa fac parisienne, « 90% des étudiants avaient une philosophie compétitive » et « l’ambiance n’était pas très sereine ».

Lui-même était « devenu comme une machine, avec des horaires réglés à la minute pour devenir le plus performant possible et ingurgiter un maximum de connaissances ».

– « Une guillotine » –

« Ce n’était que du bachotage », confirme Sandra Henocq, 29 ans, elle aussi généraliste dans le Val-de-Marne, où elle a débuté ses études en 2007.

Etudes de santé : numerus clausus (AFP - Simon MALFATTO)Etudes de santé : numerus clausus (AFP – Simon MALFATTO)

Elle raconte les soirées, weekends et vacances sacrifiés « à apprendre par cœur des connaissances qui n’ont pas été très utiles par la suite », pour réussir un concours qui « sélectionne les gens qui travaillent beaucoup et qui ont beaucoup de mémoire, mais pas en fonction de leurs qualités relationnelles et humaines ».

Mais à l’époque, parmi les inscrits en première année à Créteil, seul « un sur dix » passait en deuxième.

« Je n’ai jamais aimé ce système parce qu’il met une tension extrêmement forte sur les étudiants », reconnaît l’ancien doyen de cette faculté, Jean-Luc Dubois-Randé, qui a présidé la Conférence des doyens de médecine de 2016 à 2018.

Sa première année remonte à 1975 et, déjà, « c’était une guillotine », résume-t-il, affirmant « militer depuis longtemps pour qu’on enlève ce numerus clausus », mais sans pour autant supprimer toute forme de régulation.

« Il y aura de toute façon un nombre fixé par les ministres » de la Santé et de l’Enseignement supérieur, prédit-il, approuvant le principe d’un « numerus apertus ».

Cette idée, défendue politiquement par l’influent député (LREM) Olivier Véran, consiste à passer d’un nombre maximum à un minimum de places, que chaque université pourrait augmenter en fonction de ses capacités de formation et des besoins locaux.

Un moyen de desserrer l’étau, sans ouvrir complètement les vannes. Car « il faut quand même une sélection à un moment », estime Simon Chabas, 36 ans.

Ce généraliste des Bouches-du-Rhône, qui a redoublé sa première année à Marseille au début des années 2000, n’est « pas perturbé qu’il y ait un concours unique au début ».

« C’est vrai que c’est brutal », concède-t-il, mais « beaucoup savaient au bout d’un mois qu’ils n’étaient pas assez intéressés pour suivre jusqu’au bout » et « les amphis se vidaient petit à petit ».

Au bout du compte, « ceux qu’on croisait tôt le matin en salle de travail et qui partaient tard le soir étaient toujours les mêmes ».

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